Que célèbre l'Église orthodoxe le Samedi de Lazare ? Pourquoi ce jour, en apparence secondaire, occupe-t-il une place si particulière dans l'année liturgique ? Le Samedi de Lazare commémore la résurrection de Lazare, l'ami de Jésus, quatre jours après sa mort — un miracle qui clôt le Grand Carême et ouvre la porte à la Semaine Sainte. C'est, selon les mots même de la liturgie, une « fête pascale » à part entière, célébrée comme un dimanche au cœur même d'un samedi. Ce guide explore le récit évangélique, sa signification théologique profonde, et les traditions populaires qui l'accompagnent encore aujourd'hui.
Si vous souhaitez comprendre comment ce jour s'articule avec l'ensemble de la Grande Semaine qui suit, notre guide complet de la Semaine Sainte orthodoxe retrace chaque jour, du Samedi de Lazare jusqu'à la nuit de Pâques.
Table des matières
- Le récit évangélique : Jésus pleure et ressuscite son ami
- Pourquoi le Samedi de Lazare est-il considéré comme une « fête pascale » ?
- Lazare est mort deux fois : une distinction théologique essentielle
- Le pont entre le Grand Carême et la Semaine Sainte
- Un jour de baptême dans la tradition ancienne
- Ce que chante l'Église ce jour-là
- Traditions populaires : croix de palmier, ermites et lazarakia
- Le jeûne du Samedi de Lazare
- FAQ — Questions sur le Samedi de Lazare
Le récit évangélique : Jésus pleure et ressuscite son ami
Le récit se trouve dans l'Évangile de saint Jean (11, 1-45). Lazare, de Béthanie, fils du pharisien Simon, était l'ami intime de Jésus — une amitié si profonde qu'elle s'étendait aussi à ses deux sœurs, Marthe et Marie. Lorsque Lazare tombe gravement malade, Jésus se trouve loin, au-delà du Jourdain. Il dit à ses disciples : « Lazare repose », puis, après un instant : « Lazare est mort. »
Arrivé à Béthanie quatre jours après la mort de son ami, Jésus est accueilli par les larmes de Marthe et de Marie. « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort », lui dit Marthe. Jésus, à son tour, pleure devant le tombeau — un geste que l'hymnographie orthodoxe interprète comme la manifestation de Son humanité pleinement assumée. Puis, devant la pierre que l'on retire du sépulcre, et malgré l'avertissement de Marthe : « Seigneur, il sent déjà ; c'est le quatrième jour », le Christ ordonne d'une voix forte : « Lazare, viens ici ! » Et le mort sort du tombeau, encore lié de bandelettes funéraires.
Pourquoi le Samedi de Lazare est-il considéré comme une « fête pascale » ?
Ce miracle n'est pas un simple prodige parmi d'autres : la tradition orthodoxe le qualifie de théophanie, c'est-à-dire une manifestation directe de la divinité du Christ. Aucun homme, même le plus grand des thaumaturges, n'aurait pu accomplir un tel geste : tous les autres cas de résurrection rapportés dans les Évangiles ou chez les Prophètes ont lieu quelques heures après la mort, jamais après quatre jours de décomposition déjà entamée. En ressuscitant Lazare malgré ce délai, le Christ ne fait pas qu'un miracle de plus : Il annonce et garantit, par avance, sa propre Résurrection pascale et la résurrection universelle promise à toute l'humanité.
C'est pourquoi ce samedi, normalement jour de jeûne et de pénitence dans le rythme du Grand Carême, est célébré liturgiquement comme un dimanche — c'est la seule fois dans toute l'année de l'Église où l'office résurrectionnel dominical est chanté un autre jour que le dimanche. L'apolytikion (tropaire) du jour proclame que ce geste a été accompli pour « donner foi en la Résurrection de tous ».
Lazare est mort deux fois : une distinction théologique essentielle
Un détail linguistique éclaire toute la profondeur théologique de cet épisode. Le terme grec employé pour ce qui arrive à Lazare n'est pas celui de résurrection (anastasis), mais celui de réveil (egersis). Lazare n'est pas ressuscité au sens plénier et définitif que ce mot prendra pour le Christ à Pâques : il est rappelé de la mort à la vie temporelle, et connaîtra ensuite un second trépas, naturel celui-là. Saint Lazare est donc mort deux fois — la première fois de façon humainement impossible, puisqu'il était déjà en état de putréfaction ; la seconde fois selon le cours normal de la condition humaine, entrant alors, avec tous les justes, dans l'attente de la résurrection universelle promise pour la fin des temps.
Le pont entre le Grand Carême et la Semaine Sainte
Le rite byzantin, à la différence du rite romain, distingue nettement les quarante jours du Grand Carême de la période de six jours de la Semaine Sainte qui les suit. Le Samedi de Lazare et le Dimanche des Rameaux qui le suit immédiatement forment ensemble une période de transition unique, paradoxale, partageant le même apolytikon et la même hymnographie. La veille de la fête, lors des Vêpres, les quarante jours du Grand Carême sont officiellement proclamés achevés. Si la résurrection de Lazare est présentée comme la cause directe de l'accueil triomphal réservé au Christ le lendemain à Jérusalem, elle est aussi, dans le récit évangélique, ce qui précipite la décision des grands prêtres de le faire mourir.
Un jour de baptême dans la tradition ancienne
Dans l'Église ancienne, le Samedi de Lazare faisait partie des quelques grands jours baptismaux de l'année liturgique. Pour les catéchumènes ayant suivi, durant tout le Carême, la préparation à la triple initiation chrétienne, ce jour marquait l'aboutissement de la pédagogie de l'Église : certains étaient baptisés au cours même de cette célébration, d'autres le seraient le Jeudi ou le Grand Samedi suivants. C'est pourquoi, à la Divine Liturgie du Samedi de Lazare, l'hymne baptismale tirée de l'épître aux Galates — « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3, 27) — remplace le Trisagion habituel, signe que ce jour conservait traditionnellement ce caractère baptismal.
Ce que chante l'Église ce jour-là
L'hymnographie du jour interprète le récit évangélique comme une illustration des deux natures du Christ, vrai Dieu et vrai Homme : c'est selon son humanité qu'Il pleure et demande « Où l'avez-vous mis ? », et c'est selon sa divinité qu'Il commande à Lazare de se relever de la mort. De nombreux hymnes, écrits à la première ou à la deuxième personne, racontent le décès de Lazare, sa mise au tombeau et son enveloppement dans des bandelettes funéraires — symboles de l'état pécheur de toute personne humaine.
Le vendredi soir précédant la fête, à complies, l'Église lit le Canon de la résurrection de Lazare, composé par saint André de Crète : un long canon pénitentiel de neuf odes, structure réservée aux seuls jours de semaine du Carême. La même soirée, durant la Liturgie des Saints Dons présanctifiés, s'achève la lecture du livre de la Genèse commencée le premier jour du Grand Carême, par le récit de la mort et du deuil de Jacob — un écho voulu au thème de la tristesse et de l'espérance qui traverse tout le Samedi de Lazare.
Traditions populaires : croix de palmier, ermites et lazarakia
Le Samedi de Lazare est traditionnellement le jour où les ermites orthodoxes quittent leur retraite du désert pour revenir au monastère et concélébrer les offices de la Semaine Sainte avec leurs frères. Dans l'Église de Grèce, on confectionne ce jour-là des croix tressées avec des feuilles de palmier, qui seront distribuées aux fidèles le lendemain, à l'office des Rameaux ; elles seront ensuite conservées dans les maisons, placées près de l'icône familiale, jusqu'à ce qu'on les brûle ou qu'on les jette à la mer l'année suivante.
La tradition culinaire grecque la plus attachante de ce jour est sans doute celle des lazarakia : de petits pains épicés façonnés en forme de personnage humain, les yeux marqués par deux clous de girofle, rappelant — un peu comme une petite momie — Lazare enveloppé dans son linceul. Ces pains sont volontairement « maigres », c'est-à-dire sans œufs ni produits laitiers, conformément au jeûne du jour ; ils ne reçoivent donc pas la dorure que l'on retrouve sur les tsourékia pascals. Dans certains villages grecs, des enfants vont encore de porte en porte en chantant un hymne rappelant le miracle de la résurrection de Lazare — une coutume qui existait aussi, sous une forme différente, chez les communautés chrétiennes du Liban, où des groupes de jeunes mimaient le miracle en scène, l'un d'eux s'allongeant au sol avant de se relever aux cris de « Lazare, lève-toi ! ».
Le jeûne du Samedi de Lazare
Bien que ce jour marque la fin du Grand Carême proprement dit, il reste un jour de jeûne dans la pratique courante — généralement un jour de poisson, considéré comme l'un des deux seuls jours de poisson autorisés durant tout le Grand Carême avec le Dimanche des Rameaux qui suit. Pour le détail complet des règles alimentaires de cette période, consultez notre guide pratique du jeûne orthodoxe et notre guide du Grand Carême.
FAQ — Questions sur le Samedi de Lazare
Le Samedi de Lazare fait-il partie de la Semaine Sainte ?
Oui, dans la tradition orthodoxe, contrairement à l'usage occidental où la Semaine Sainte commence au Dimanche des Rameaux. Le Samedi de Lazare est considéré comme le véritable point de départ de la Grande Semaine, formant avec le Dimanche des Rameaux un pont entre l'ascèse du Carême et la contemplation de la Passion.
Pourquoi dit-on que Lazare est mort deux fois ?
Parce que le terme grec employé pour ce qui lui arrive est « réveil » (egersis) et non « résurrection » (anastasis). Rappelé miraculeusement à la vie terrestre par le Christ après quatre jours dans la tombe, Lazare connaîtra par la suite une seconde mort, naturelle cette fois, et entrera alors, comme tous les justes, dans l'attente de la résurrection universelle promise à la fin des temps.
Pourquoi célèbre-t-on ce jour comme un dimanche ?
Parce que le Samedi de Lazare est considéré comme une fête pascale à part entière, anticipant le mystère de la Résurrection qui sera célébré pleinement à Pâques. C'est la seule fois de toute l'année liturgique où l'office résurrectionnel dominical est chanté un jour autre que le dimanche.
Que sont les lazarakia ?
Les lazarakia sont de petits pains épicés traditionnels grecs, confectionnés pour le Samedi de Lazare, façonnés en forme de personnage humain avec des clous de girofle en guise d'yeux, en référence à Lazare enveloppé dans son linceul. Ils sont préparés sans œufs ni produits laitiers, conformément au jeûne du jour.
Pourquoi les ermites reviennent-ils au monastère ce jour-là ?
C'est une tradition ancienne, particulièrement attestée dans les monastères du désert : les ermites, qui passent le Grand Carême en stricte solitude, reviennent au monastère le Samedi de Lazare pour célébrer ensemble les offices de la Semaine Sainte avec leurs frères, dans un esprit de communion fraternelle retrouvée après les semaines d'ascèse individuelle.
Une fête de l'espérance avant la Passion
Le Samedi de Lazare occupe une place unique dans l'année liturgique orthodoxe : ni tout à fait dans le Carême, ni encore dans la Semaine Sainte, il est ce moment suspendu où l'Église contemple, par avance, la victoire de la Vie sur la mort — avant même que ne commence le récit douloureux de la Passion. En ressuscitant son ami, le Christ ne fait pas seulement un miracle : Il inscrit, au cœur même du chemin vers la Croix, la promesse irrévocable de la Résurrection.
Pour poursuivre ce cheminement jusqu'à la nuit pascale, retrouvez notre guide complet de la Semaine Sainte orthodoxe ainsi que notre guide des grandes fêtes orthodoxes.